Un article qui pue

Il fallait que j’en parle. L’envie était trop forte, montait au nez comme cette odeur tenace, unique, cette odeur d’Inde. Des odeurs de l’Inde, peut-être avez vous imaginé en lisant ces articles le délicieux et piquant fumet des plats épicés, les parfums raffinés des vêtements soignés, les arômes persistants des oeillets d’Inde qui font honneur aux images des Dieux. Peut-être avez vous aussi pensé aux gaz de pots d’échappement étouffants, à l’odeur d’une ville mouillée après la mousson, aux bouses de vache qui trônent aux endroits les plus improbables ou aux senteurs corporelles frappant celui ou celle qui prend un bus surchargé pendant plusieurs heures sous une température de plomb.

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Déchets empilés devant la mosquée Haji Ali (Mumbai – Bombay)

Il fallait que j’en parle. Il fallait que je parle de l’odeur la moins sympathique (non que la sueur d’Indien ne sied particulièrement à mes narines), celle des déchets. Les déchets dans leur abondance, les poubelles dans leur absence. La première fois que cette odeur m’a paru insupportable, c’était sur une route de deux cent mètres avant d’entrer à Hauz Khas, enclave bobo et chic de Delhi (rappelez vous, j’en parlais ici). La seule chose pire que l’odeur des piles de déchets en décomposition régulièrement exhumée par la mousson, c’est l’odeur de plastique brûlé que les travailleurs de nuit produisent en allument des feux d’ordure pour survivre au froid.

Au delà du désagrément provoqué pour les narines, il me semble intéressant de partager quelques pistes expliquant le pourquoi de la situation. Etape par étape : s’il y a des déchets par terre dans les rues (et il y en a, dans toutes les villes indiennes), c’est parce que des gens les jettent par terre. Parce que la plupart du temps, il n’y a pas de poubelle.

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En France ou ailleurs, nous faisons facilement « disparaître » nos déchets : à la poubelle et on n’en parle plus (bon en vérité c’est un peu plus compliqué, mais disons que même si elle est critiquable, il y a une certaine organisation). En Inde, que ce soient dans les lieux publics (y compris la rue) ou privés, cela se passe différemment. Dans les rues, pas de poubelles publiques mais des tas de déchets organisés de manière plus ou moins logique. Faire disparaître les déchets prend un peu plus de temps : tout d’abord, des enfants/pauvres récoltent les matériaux récupérables pour les revendre, puis viennent ceux qui récoltent ce qui peut servir pour eux (pour la construction de bidonvilles notamment). Et il y a ceux qui brûlent des petits tas de déchets (toxiques) pour se réchauffer, densifiant la couche de pollution durant les mois de novembre-décembre-janvier. Les animaux s’y mettent aussi, vaches et chèvres trouvant parfait les morceaux de plastique et carton qui trainent. Ensuite, d’énormes charrettes récupèrent les ordures, probablement pour aller les balancer dans un terrain vague plus loin.

Ramassage des ordures à Amritsar.

Ramassage des ordures à Amritsar.

Cela se passe de la même manière pour les ordures domestiques : pas de tri, un « garbage boy » récupère les poubelles tous les matins pour 200roupies/mois (3 ou 4€) et les ordures finissent dans le même terrain vague. Ces décharges à ciel ouvert deviennent aussi bien des sources de pollution que de revenus pour les plus pauvres qui tentent de récupérer tout ce qui récupérable (cf. les millions de documentaires qui existent déjà à ce sujet).

Le phénomène se poursuit jusque dans les trains indiens. Les trajets durant parfois longtemps (très longtemps) (comme 48heures par exemple), de la nourriture et des boissons sont vendues tout au long du trajet. Dans des assiettes et gobelets en carton aussitôt balancés par les fenêtres toujours grandes ouvertes. Bilan : des lignes de déchets parallèles aux voies ferrées suivent le trajet du train sans discontinuer. Pour ma conscience d’occidentale consciencieuse, je me suis régulièrement déplacée à la poubelle (oui il y en a une tout de même) au bout du couloir. Jusqu’à ce que remarque que les employés la vidaient… en en balançant le contenu par la porte !

Que de mauvaises habitudes ! J’ai honte mais je l’avoue ; après un certain temps, on ne se pose même plus de question et on fait comme tout le monde en balançant ses déchets par terre.

Cela peut-il changer ? Il y a deux problèmes : ce qui pollue les rues, les lieux public, à savoir, le fait que les gens jettent leurs déchets par terre, et le traitement des ordures à postériori. D’après les différents récits entendus et ce que j’ai constaté à Bangkok et dans le reste de la Thaïlande, de fortes incitations du gouvernement ont permis d’enrayer plus ou moins le premier problème, grâce à l’installation de poubelles et des campagnes de prévention. L’Inde devrait probablement travailler dans ce sens, afin que les gens prennent conscience de l’impact des ordures sur leur environnement (le mot environnement étant utilisé ici à la fois pour décrire le lieu de vie et l’aspect écologique de la chose). Car les ordures sont loin d’être toutes ramassées, notamment celles qui sont jetées dans les fleuves (parfois sacrés!) ou dans la mer. Le problème de traitement des ordures n’est malheureusement pas propre à l’Inde, et je lance un appel aux spécialistes de la question, car je ne saurai prétendre avoir les compétences pour donner ma solution idéale là-dessus…

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5 réflexions au sujet de « Un article qui pue »

  1. ça pue pas. C’est juste la realité des priorités qui sont les notres, et des non priorités dans les BRICS. Dur à voir…et à sentir.

  2. hygiene ,castes, survie , pib,nombre d’habitants …..philosophie..réincarnation…. purification…
    intérieur/ extérieur…comment une évidence « extérieure » : eliminer ses déchets » devient complexe , voir insoluble !

  3. A mon arrivée à Jodhpur,c’est l’odeur des bouses de vachesqui m’a accueillie.En quittant Delhi, j’ai emporté avec mes vêtements, l’odeur des petits feux.Mais les roses d’un jardin près d’un mausolée dégageaient un parfum devenu rare en occident. L’inde et ses mille et un contrastes….

    Sur les camions-poubelles de Paris, il est placardé « une poubelle tous les 100 mètres à Paris ». Si le ramassage des déchets est devenue une organisation banale pour les pays riches, il constitue une plaie pour les pays en développement..

  4. Haha perso j’ai encore des bouffées de nostalgie parfois dans la rue, et je me rends compte que c’est parce que je suis passée à cause d’un gros tas de madeleines de proust pourries…
    Ceci dit et même si c’est difficile d’en convaincre les gens, l’hygiène est une valeur fondamentale en Inde ! Simplement pas l’espace public.

  5. problème générique aux pays en voie de developpement. la situation est identique en Afrique ou en Asie du Sud Est. Nous étions très choqués de voir les déchets partout et de voir les animaux s’en nourrir. De nombreuses vaches indiennes meurent d’oclusion intestinale due aux sacs plastiques. Même à l’époque pas si reculée que ça dans certaines regions françaises où le ramassage des poubelles n’existaient pas et les décharges étaient rares, les gens avaient l’habitude de réunir et brûler leurs déchets. Alors certes, il n’y avait pas autant de packagings, plastiques qu’aujourd’hui mais je pense aussi que la force de l’habitude fait que les indiens n’y font plus attention et qu’ils ont décidé de vivre ainsi leur espace public. La chaîne écologique se fait en faisant vivre les plus pauvres et les animaux. Cela n’empêche pas que les Indiens prennent soin d’eux et de leurs corps.

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