Du grabuge dans le Gujarat, des tensions religieuses et des débats politiques

Attention, cet article ne revendique ni vérité universelle ni objectivité absolue. Je valide tous les commentaires, sauf inutilement personnels ou insultants.

Aujourd’hui, pendant la pause déjeuner, une bribe de conversation en Hinglish a attiré mon attention. Sans que je ne sache bien par quel chemin tortueux, une dizaine d’étudiants de la classe a commencé à s’étriper au sujet des prochaines élections (prévues au printemps 2014).

1. Les élections

Les élections dont il est question sont appelées General Election. Il s’agit, tous les 5 ans, d’élire au suffrage universel les membres du Parlement (Lok Sabha) au niveau national pour cinq ans. Le Premier ministre, chef de l’exécutif indien est ensuite élu parmi les membres du Lok Sabha. Logiquement, le Premier ministre choisi est souvent le chef du parti (ou de la coalition de partis) vainqueur des élections. La passion des étudiants de ma classe suscitée par les élections à venir ne vient pas tant des espoirs que mes camarades placent en leurs hommes politiques, mais bien au contraire des craintes.

2. Les candidats

Pour comprendre pourquoi, regardons un peu quels sont les candidats potentiels. Les deux principaux candidats sont Rahul Gandhi, fils de l’ancien Premier ministre Rajiv Gandhi et de Sonia Gandhi, Présidente du Parti du Congrès (parti de l’indépendance, progressiste, libéral mais aussi populiste) Narendra Modi, appartenant au BJP (Bharatiya Janata Party, le parti nationaliste hindou).

Si l’on se penche un peu sur ces candidats, les deux présentent des failles béantes. Rahul Gandhi perpétue la tradition familiale, la dynastie des « Gandhi » (attention à ne pas tout confondre cependant : ça n’a rien à voir avec Mahatma Gandhi): il est le fils de Rajiv Gandhi, ancien Premier ministre, lui-même fils d’Indira Gandhi également ancienne Première Ministre, elle-même fille de Nehru, premier Premier ministre de l’Inde indépendante). La caricature parfaite de « la politique politicienne ». Il ressort de la discussion de cette après-midi qu’aucun étudiant ne le soutient ouvertement, ils ont tous l’impression que le parti du Congrès et son candidat ne font rien pour le pays, ne proposent aucune idée novatrice et cherchent simplement à grignoter le plus de pouvoir possible sans se mettre en danger.

Face à lui, nous avons Narendra Modi. Sans même tomber dans une analyse des idées de son parti, le BJP, dont l’idée de base est « l’Inde aux Hindous », arrêtons-nous sur l’homme et le rôle qu’il a joué dans la politique indienne ces dernières années. Modi, avant que l’ambition, cette drôlesse insatiable, ne le pousse au niveau national, exerçait son art dans le Gujarat.

Open magazine

A la une du magazine Open, un choix diabolique pour 2014 : Modi le meurtrier (à gauche) ou Rahul Gandhi le prince héritieur (à droite) ?

3. Le Gujarat et les tensions religieuses

Le Gujarat, cela ne vous dit peut-être rien, est un Etat à l’Ouest de l’Inde, tristement connu pour les éclats de violence entre Hindous et Musulmans. L’élément déclencheur des différentes émeutes est toujours lié à Ayodhya/Godhra, une ville hautement religieuse, revendiquée par les Musulmans pour la mosquée Babri Masjid, construite par le premier Empereur Mogol d’Inde (au 16ème siècle) et par les Hindous comme étant le lieu de naissance du dieu Ram. En 1992, des émeutes entre Hindous et Musulmans ont abouti à la destruction de la mosquée (et la mort de plus de 300 personnes). Mais à cette époque, Modi n’est encore qu’un membre qu’un « bébé politique ».

Dix ans plus tard, en 2002, de nouvelles tensions dérapent, et c’est beaucoup plus drôle, parce que cette fois on parle en milliers de morts et dizaines de milliers de réfugiés (si ce ne sont des centaines de milliers). Vu la cohabitation entre Hindous et Musulmans dans toute l’Inde, les facteurs politiques ont au moins autant d’influence sur le cours des choses que les tensions religieuses en elles-mêmes.

4. Les émeutes de 2002

En février 2002, des Hindous originaires du Gujarat reviennent chez eux en train, après un pèlerinage à Ayodhya pour aller construire un temple dédié au dieu Ram sur les ruines de Babri Masjid. Après de vives altercations avec des Musulmans à l’intérieur du train sur les quais de la gare, un wagon du train est brûlé, provoquant la mort de 57 Hindous. Narendra Modi est alors Chief Minister du Gujarat (chef du gouvernement de l’Etat du Gujarat) et mène plusieurs actions qui ont pour conséquence d’attiser les tensions, notamment à des fins politiques (des élections régionales devant se tenir peu après le début des événements alors que le parti nationaliste hindou, le BJP est en difficulté).

– il qualifie l’acte d’ « attaque terroriste préméditée » de la part des Musulmans.
– il demande aux officiers de police de l’Etat de ne pas intervenir en cas de représailles de la part des Hindous.
– il organise le retour très médiatisé des 57 corps à Ahmedabad, provoquant une vive émotion chez les Hindous.

Les représailles sous forme d’attaques contre les boutiques et les maisons des Musulmans du Gujarat se multiplient à une très grande vitesse dans les jours qui suivent, et ce jusque dans les campagnes. Leur efficacité est telle qu’elle laisse soupçonner une organisation derrière ce qui ne semble qu’être de la colère populaire. En effet, les organisations nationalistes hindous (RSS et VHP) ont joué un rôle central, prenant des informations et donnant des ordres aux attaquants. Pendant ce temps, la police tenue par Modi et ses acolytes a toujours l’ordre de ne pas intervenir.

Après des centaines de cas de violence dans tout l’Etat, la dissolution de l’assemblée du Gujarat et l’organisation d’élections pour décembre, Modi, soutenu par les branches les plus extrémistes du BJP, RSS et VHP, lance sa campagne électorale sur la peur des Musulmans (anti-terrorisme, anti-jihad, etc). Succès au rendez-vous, puisque le BJP gagne haut la main les élections de 2002, avec un nombre de sièges record dans les districts les plus affectés par la violence. Dans le même temps se répandait l’idée parmi les habitants du Gujarat que les violences étaient dues à des fondamentalistes musulmans.

5. Modi et la perspective de 2014

Modi est devenu le Chief Minister du Gujarat ayant exercé la fonction le plus longtemps. Ses atouts (il faut des atouts de poids pour être réélu dans ses conditions n’est-ce pas ?) sont principalement économiques ; l’économie du Gujarat a en effet décollé dans un nombre de domaines assez variés (agriculture, industrie, tourisme) pendant qu’il était au pouvoir.

Du coup, le débat dans la classe a commencé lorsqu’un étudiant a annoncé qu’il comptait voter pour lui, parce qu’il ne veut surtout pas que le Congrès reste au pouvoir. La plupart des étudiants (y compris des Hindous) se sont enflammés contre lui, en insistant sur le fait que le manque d’alternative ne pouvait pas mener à l’élection de Modi, au danger pour la liberté d’expression et sur le côté « symbolique ». Je me suis permise d’intervenir dans le débat et de faire un point Godwin (= une allusion au régime nazi) lorsque la question est devenue « peut-on élire un meurtrier notable s’il fait des bonnes choses pour l’économie ? ».

Cette discussion politique était très intéressante, d’autant que la plupart du temps, les jeunes paraissent très désabusés, cyniques voire désintéressés en ce qui concerne leurs dirigeants. Il apparaît de la conversation que le travail de mémoire qui aurait du être fait après un événement comme les émeutes du Gujarat n’a pas été mené jusqu’au bout. Malgré de nombreux articles sur la question, cela reste un événement local, qui a du mal à mobiliser au niveau national. Le simple fait que Modi soit encore actif en politique montre une volonté d’oubli (si ce n’est de négation), et non pas de reconnaissance des victimes et de réparation. Justice n’a pas été rendue.
***

Quelques sources/pour aller plus loin :

La situation économique du Gujarat (en Anglais),
Les violences entre Hindous et Musulmans au Gujarat (Inde) en 2002, Christophe Jaffrelot (en Français).

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