Ces poissons d’avril que j’aurais pu faire…

… Si j’avais eu le temps le jour où il fallait réagir :

– Aujourd’hui, mon chauffeur de rickshaw était une femme. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, personne ne m’a fixée dans la rue. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je n’ai pas mangé de patates. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je n’ai pas jeté mes déchets par terre, mais j’ai trouvé une poubelle. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, les toilettes publiques étaient propres. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, j’ai réussi à dormir dans un bus. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je n’ai pas eu besoin de négocier. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je n’ai pas attendu. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je n’ai pas bu de chai. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je me suis bien habillée. Poisson d’avril.

* Adapté d’une conversation avec L. et N. au cours d’un voyage mémorable en octobre 2012.

Être blanche en Inde : « mi-déesse, mi bout de viande »

Révisions, avec un « home-made » chai évidemment…

Cette semaine, je n’ai pas beaucoup de temps pour m’émerveiller des broutilles du quotidien. En effet, je travaille : je passe mes « mid-term exams » jeudi, vendredi, lundi et mardi prochains. Ce qui implique de lire une centaine de pages (en anglais) qui reprend et approfondit chacun de mes quatre cours. Sachant que j’étais en voyage le week-end dernier, je ne suis pas très avancée. Cela dit, je voulais mettre de côté cette étrange effervescence studieuse pour vous faire partager un fait du quotidien qui ne me quitte jamais : être blanche.

Pourtant, j’ai une peau mate, plus foncée que certaines indiennes. Mais les cheveux châtains aussi c’est exotique. Depuis que la baisse de température me permet de les lâcher de temps en temps sans avoir des flaques de sueur dans la nuque, je fais un vrai carton. Ce qui est bien en Inde quand on est blanche, c’est qu’on peut sortir de chez soi toute transpirante et en bas de pyjama, les Indiens se retourneront quand même sur notre passage en nous dévisageant d’un air éberlué. Ce qui est moins bien, c’est la nature de ce regard. Disséquons un peu ces grands yeux qui brillent dans le noir (littéralement) :

De la curiosité par paquets, qui les pousse à nous sourire, à nous demander où nous vivons et d’où nous venons. Parfois ce sont des enfants, ou bien des grands-mères en saris majestueux qui nous regardent, nous touchent, et nous parlent dans leur langue sans que l’on n’y comprenne grand chose. Rien de bien méchant, même si la patience nous manque parfois pour répondre à ces multiples sollicitations.

Ça, c’est A., rencontré par hasard à Rishikesh, qui dessine le Dieu Krishna et nous parle fièrement de sa vie. Facette « déesse ».

De la gentillesse, puisqu’en général, les Indiens s’empressent de nous aider, même si ça doit durer des heures, de nous guider, et de jouer au chevalier servant : R. insiste pour que je le laisse faire la queue à la cantine pour moi, les Sikhs d’Amritsar se sont tassés dans leur bus surchargé pour nous faire une place assise, en insistant lourdement, quitte à ce que des personnes âgées doivent rester debout.

C’est dans cas-là, même s’ils sont souvent un peu gênants, qu’on a l’impression d’être, au pire, des petites princesses, au mieux, des déesses. Quoiqu’il en soit, pas évident de passer inaperçu et de se faufiler discrètement quelque part.

Malheureusement parfois, ce n’est pas seulement de la curiosité, mais quelque chose de plus pervers qui pousse les Indiens (mâles) à nous observer longuement. J’ai sûrement déjà dû le mentionner, mais je ne compte plus le nombre d’Indiens qui nous prennent en photo avec leur appareil photo ou pire avec leur téléphone portable, parfois de loin, assez discrètement, parfois en nous demandant (ce qui reçoit des réponses variant selon notre humeur et le nombre de fois à laquelle il nous a fallu poser dans l’heure), ou parfois simplement en s’approchant ouvertement de nous et en se comportant comme si on était un morceau de mur. Nous protestons évidemment, mais ça ne fonctionne pas toujours. En France, je ne me gênerais pour aller mettre une baffe à un inconnu, mais ici, en pays étranger, c’est moins évident. Une  des réactions les plus efficaces que nous avons trouvé pour le moment est de riposter par la même arme et de les prendre en photo. Ce qui les décourage souvent, mais pas toujours. Et au moins, ça nous donne des preuves…

Un regard pas vraiment sympathique et innocent.

Une fois passé le stade du regard, l’Indien s’enhardit et adresse la parole à la Blanche. Ce qui donne des tentatives d’approches assez désespérantes. Certaines de mes amies n’osent plus donner leur numéro de téléphone à des Indiens parce qu’elles reçoivent des dizaines de sms et d’appels par jour. Quant à moi, c’est sur Facebook que les Indiens (dont certains de ma classe) ont décidé de passer à l’attaque. Ce qui donne 50 notifications en une dizaine de minutes après que j’ai publié un album de photos sur Agra : un Indien avait décidé d’aimer toutes les photos. Sinon, j’ai eu mon « hi » quotidien grâce à un autre indien, qui n’ose pas venir me parler en classe. Notez qu’il ne s’est pas découragé alors qu’il n’a jamais eu une réponse en retour…

Mon « Hi » quotidien, ou presque.

Deux problèmes avec ça. Le premier est que, dans l’imaginaire collectif, insister finit par marcher, comme le montrent les films Bollywood, où l’actrice tombe toujours dans les bras de son harceleur. Il faudrait sûrement trouver un moyen de leur faire entendre le bon vieil adage « Fuis-le, il te suit, Suis-le, il te fuit. ». Je ne les suivrais peut-être pas pour autant mais au moins j’aurais la paix. Le deuxième problème est plus sérieux. Cet article est assez léger, parce que je n’ai pas été confrontée à grand chose de grave pour le moment. Cependant, la facette Blanche = bout de viande, ou plus précisément, objet de fantasme sexuel pour les Indiens, s’explique par le phénomène du porno en Inde. Qui n’existe pas vraiment (de ce que je sais) ; la majorité des films pornos est donc importée d’Europe ou des Etats-Unis. Ainsi, il arrive que les seules images de Blanches que des Indiens ont vu dans leur vie soient celles de films pornographiques ! Et ce particulièrement dans les plus petites villes ou parmi les couches de la population les plus pauvres (je ne parle pas là des gens de ma classe, que l’on soit clair). Ce qui donne parfois lieu à des anecdotes tristes, comme celle que raconte Louise, une amie française à Delhi, et qui m’a (entre autres) poussée à écrire cet article.

Entre le bout de viande et la déesse, la Blanche en Inde fait tout simplement figure d’extra-terrestre. Pour changer ça, une solution : plus de blanches ! Rejoignez-nous, malgré tout, on est bien.

(oui, je craque complètement.)

PS : l’expression « mi-déesse, mi bout de viande » que je trouvais très appropriée, est sortie avec justesse de la bouche de N.T., qui, n’ayant pas de blog pour la faire partager, me pardonnera sans doute de lui emprunter.