Intégrer la jeunesse dorée de Delhi

Habiter en Inde quand on vient d’un pays riche et développé, ça a des implications financières plutôt agréables. Faits :
– Inviter tes sept meilleurs amis au restaurant, même en fin de mois, c’est possible.
– Ton budget mensuel d’étudiant est d’environ 5 à 10 fois le salaire moyen.
– Même si tu ne le fais pas tous les jours, sortir dans un restaurant/bar (super) chic, ça te coûte à peu près le même prix qu’un truc très moyen à Paris.

Etudiant à Paris

Etudiant à Paris

Etudiant à Delhi

Etudiant à Delhi

Du coup, tu passes de « Moi, étudiant, pas d’argent / Mais si, les pâtes sans beurre et sans sel c’est délicieux » à « En roupies, il y a 6 chiffres sur mon compte en banque » (Bon en ce moment plutôt 5). Dans la vie de tous les jours, je mange à la cantine de l’université pour 0,50€, je négocie pour passer de 2,40€ à 2,20€ quand j’achète un T-shirt dans la rue, et j’insiste lourdement auprès des chauffeurs de rickshaws pour qu’ils me rendent les 5 roupies (0,07€) qu’ils me doivent. Question de fierté (ce n’est pas parce que je suis blanche que j’accepte de me faire arnaquer) mais aussi de décence vis-à-vis de la majorité de mes amis indiens (on est déjà assez différents, inutile d’en rajouter. Et puis je me souviens de ce que j’ai pu ressentir pour des mecs de Sciences Po qui se vantent de prendre leur petit-déjeuner au café de Flore, ou qui te demandent d’un air un peu incrédule « Quoi, tu dépenses moins de 20€ par jour? Mais tu fais comment? » (citation authentique à 100%). C’était pas de l’admiration.).

Mais il n’empêche que (attention on rentre dans le cœur de l’article), j’ai aussi accès à la jeunesse dorée de Delhi, dont ma nouvelle colocataire -indienne- fait partie. Depuis le début de l’année, je croise beaucoup trop de Français à Delhi, mais je fuis ces milieux d’expatriés, parmi lesquels naviguent une certaine catégorie d’Indiens riches. Ce n’est pas de cela dont je vais parler, mais d’une autre catégorie d’Indiens riches et jeunes (20-25 ans), étudiants (dans le meilleur des cas) qui trainent entre Indiens. Après un mois dans mon nouvel appartement avec ma nouvelle colocataire, me voici prête à partager quelques caractéristiques de la jeunesse dorée de Delhi, basées sur mon expérience et sur des témoignages. Une fois encore, je ne revendique pas d’exhaustivité ou de détenir la vérité absolue, je n’écris qu’à propos de ce que j’ai observé/entendu/vécu.

La jeunesse dorée de Delhi vit dans une période d’insouciance qu’elle sait éphémère, coincée quelque part entre le moment où elle s’émancipe de ses parents (pas financièrement évidemment, mais moralement et/ou géographiquement) et le moment du mariage, inévitable, synonyme de « on arrête de déconner et les choses sérieuses commencent ». Du coup, il s’agit d’en profiter. Alors elle boit, elle fait la fête, elle porte des mini-jupes (pour les filles évidemment), elle a des relations sexuelles (je ne dis pas que les autres n’en ont pas, c’est juste un sujet moins tabou quand on est millionnaire -en roupies), elle voyage en Europe (Amsterdam, Ibiza, Nice et Berlin sont parmi les destinations phares), elle conduit sa voiture ou elle a un chauffeur ou les deux. Et pour certains (plus souvent certains que certaines), il y a la drogue aussi. Je crois qu’on devrait inviter mon voisin du 4ème étage dans des collèges français pour prouver les effets d’un excès de consommation d’herbe sur le ralentissement des capacités cognitives. Je n’ai pas encore fait d’études statistiques sur le budget mensuel que certaines connaissances de ma colocataire consacrent à la drogue, mais je ne doute pas, d’après ce que j’ai entendu, que ça peut atteindre plus de 100€.

Qui sont-ils, d’où viennent-ils, que font-ils, ces jeunes-riches ? Basé sur l’échantillon d’une petite trentaine d’individus que j’ai à ma disposition, on constate une forte proportion de Penjabis, Etat le plus riche de l’Inde dont beaucoup d’habitants ont immigré à Delhi au moment de la partition (1947) et ont en général pas mal réussi dans leur business. Egalement quelques fils et filles d’Indiens (généralement musulmans) qui se sont expatriés dans les pays du Golfe pour un salaire et des conditions de travail plus gratifiants. A Delhi, en plus de faire la fête, ils étudient (avec plus ou moins de sérieux. Plutôt moins), reprennent l’entreprise de Papa, ou pire, se lancent dans la musique (cf le voisin du 4ème étage sus-mentionné).

Analysons maintenant deux phénomènes important pour la société indienne traditionnelle et la manière dont ils sont perçus par cette jeunesse dorée, la religion et le mariage. Je n’ai pas encore d’avis tranché pour la religion (et j’ai surtout observé des hindous). Il est certain qu’elle ne les contraint pas à certains comportements au quotidien, mais la plupart voient quand même comme un devoir familial le fait d’assister à certaines prières importantes dans le calendrier hindous, ou s’accrochent à certaines superstitions.

Remarque, si ça ressemble à ça une salle de bain hantée,  je comprends...

Remarque, si ça ressemble à ça une salle de bain hantée, je comprends…

Anecdote racontée par ma colocataire « Non mais tu te rends compte, une de mes amies a du arrêter d’utiliser sa salle de bain parce qu’un astrologue lui a dit qu’elle était hantée. La pauvre. » La réponse à ma question « Est-ce que toi tu ferais la même chose? » est restée assez vague.

Quand au mariage, je me base principalement sur le point de vue féminin que j’ai pu entendre (car la chose a l’air beaucoup moins problématique pour les garçons, qui restent « mariables » bien plus longtemps que leur congénères dotées d’ovaires), l’idée c’est que « Si je rencontre un mec bien, mes parents n’auront pas d’objection à ce que je me fasse un mariage d’amour. Mais sinon ils me trouveront quelqu’un. »
* Note de la rédactrice : Mec bien = d’une famille riche, de la même religion que moi, et d’une caste pas trop basse parce que ça ne compte pas mais quand même.
Le mariage arrangé, c’est un peu ta roue de secours pour ne pas passer ta vie seul/e si t’as pas envie de perdre ton temps à te trouver quelqu’un. Parce que c’est trop d’efforts quoi.

Sur ce, je tenais à conclure sur le fait que certaines des personnes auxquelles je fais allusion (bon, pas mon voisin du 4ème étage) sont tout de même des personnes que j’apprécie. Je ne cherche pas à juger ou à condamner les attitudes des uns et des autres avec cet article et ce blog en général (car après tout, pourquoi pas ? Je n’adhère pas au mode de vie ou aux comportements évoqués mais je les comprends dans une certaine mesure, et ils ne sont pas pire que d’autres). J’espère simplement vous avoir montré une autre facette de l’Inde, ce pays qui en compte tellement. 

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Petit traité sur la tolérance (religieuse) et ses limites

« Je vous dis qu’il faut regarder tous les hommes comme nos frères. Quoi! mon frère le Turc ? mon frère le Chinois ? le Juif ? le Siamois ? Oui, sans doute; ne sommes-nous pas tous enfants du même père, et créatures du même Dieu ?« 

Traité sur la tolérance, Voltaire (1763)

Il est temps de s’attaquer à ce sujet coriace qui me trotte dans la tête depuis un certain temps déjà : la tolérance religieuse en Inde. J’étais déjà au courant de la diversité religieuse (pour des explications plus précises à ce sujet, vous pouvez consulter d’anciens articles de mon blog : sur la religion sikh ou sur l’hindouisme, ou encore de manière générale avec le tag religion), mais loin d’imaginer la manière dont les religions cohabitent.

En effet, même s’il existe des quartiers réservés à telle ou telle communauté, dans de nombreux endroits (par exemple, le quartier de Lajpat Nagar à Delhi), tous sont voisins sans que ça ne pose de problèmes. Et dans ces cas-là, on assiste à de drôles de phénomènes. Des Hindous qui mangent leur viande halal (sans en faire tout un drame, oui c’est à toi que je parle Marine Le Pen) parce que le boucher du coin est musulman, des  Chrétiens qui célèbrent Diwali, la plus grosse fête hindoue en faisant des offrandes à Lakshmi, déesse symbole de prospérité et de richesse dans l’hindouisme, des Musulmans qui gèrent des synagogues dans une ville où la population juive est en chute libre (Calcutta). Des Musulmans qui gèrent des synagogues.

Plusieurs histoires m’ont conduite à écrire cet article :

– L’histoire de S., 11 ans, cette petite fille du Kerala, hindoue, qui nous raconte que, les jours de prière de son école chrétienne, elle prie le Dieu des Chrétiens, et puis quand elle va au temple hindou avec sa famille, elle prie les dieux hindous.
– Le regard à peine interrogateur d’une fille de ma classe, en voyant un de nos amis musulman et moi arriver un matin avec un bracelet de prière hindou le lendemain d’une grosse fête religieuse hindoue.
– Une discussion sur le sens du voile avec une musulmane qui ne le portait pas.
– La cérémonie religieuse à laquelle j’étais invitée, ayant lieu deux semaines avant le mariage, n’était pas une prière hindoue comme on aurait pu s’y attendre de deux familles hindoues mariant leurs enfants, mais sikh, en penjabi, pour rendre hommage aux racines d’un des grand-pères. Un peu comme si une famille protestante de l’Est de l’Allemagne baptisait ses enfants dans une Eglise catholique du Sud de la France (en latin).
– Les hindous, dans un train, qui nous demandent quel est notre Dieu préféré.

De toutes ces histoires et de bien d’autres, je tire quelques enseignements, à ramener dans mes valises en France. En Inde, chaque famille, chaque groupe a sa propre manière de pratiquer sa religion. Un musulman et un hindou du même village auront peut-être des pratiques religieuses/culturelles plus proches que deux hindous vivant chacun à un bout de l’Inde. A un même degré de ferveur religieuse (tant soit est que ce soit mesurable), certains hindous sont végétariens, d’autres mangent du boeuf. Chacun peut avoir son Dieu favori, pour lequel il jeûnera quelques jours en signe de dévotion (ou non). Des amies musulmanes ne portent pas le voile, alors même qu’elles sont très croyantes, certains vont à la mosquée tous les vendredis, d’autres non mais suivent fermement d’autres principes (pas d’alcool et de porc). Chaque personne ou groupe accorde à ses actions une valeur religieuse, et trouve normal que son voisin fasse correspondre d’autres manières de faire à son idée de la religion. Par ailleurs, d’une manière générale, les Indiens que j’ai rencontrés ont souvent manifesté de la curiosité à l’égard de ma religion ou de mon rapport à Dieu (les pauvres ont souvent été bien déçus). Il n’a effleuré l’idée de personne que cela pouvait être indiscret, ou relever du domaine privé. Ce n’est pas la laïcité, le confinement de la religion au foyer, mais bien au contraire ; tout chez une personne dit haut et fort sa religion, de son prénom à la manière de nouer son turban, en passant par la couleur de ses cheveux (les musulmans, passé un certain âge, se teignent parfois les cheveux ou la barbe pour les hommes en rouge ou orange vif).

Il y a deux limites à ce monde de bisounours où deux personnes de différentes religions se baladent main dans la main :

Quand elles s’aiment un peu trop, ça tourne vite au vinaigre. Les mariages mixtes (inter-religieux) sont encore rares (je parle juste de ce que j’ai vu, je n’ai pas trouvé de statistiques) et mal acceptés par les familles/la société.

Quand un événement provoque des tensions entre plusieurs communautés religieuses, les conséquences ont une tendance à s’avérer réellement dévastatrices. Pour ne mentionner que les émeutes du Gujarat. A ce moment là, voisins se retournent contre voisins et les années de coexistence sont oubliées. Il est alors légitime de s’indigner, comme Voltaire avant nous : « Et c’est de nos jours! et c’est dans un temps où la philosophie a fait tant de progrès! et c’est lorsque cent académies écrivent pour inspirer la douceur des moeurs! Il semble que le fanatisme, indigné depuis peu des succès de la raison, se débatte sous elle avec plus de rage.« 

Je souhaite à l’Inde de savoir faire triompher la tolérance.

Du grabuge dans le Gujarat, des tensions religieuses et des débats politiques

Attention, cet article ne revendique ni vérité universelle ni objectivité absolue. Je valide tous les commentaires, sauf inutilement personnels ou insultants.

Aujourd’hui, pendant la pause déjeuner, une bribe de conversation en Hinglish a attiré mon attention. Sans que je ne sache bien par quel chemin tortueux, une dizaine d’étudiants de la classe a commencé à s’étriper au sujet des prochaines élections (prévues au printemps 2014).

1. Les élections

Les élections dont il est question sont appelées General Election. Il s’agit, tous les 5 ans, d’élire au suffrage universel les membres du Parlement (Lok Sabha) au niveau national pour cinq ans. Le Premier ministre, chef de l’exécutif indien est ensuite élu parmi les membres du Lok Sabha. Logiquement, le Premier ministre choisi est souvent le chef du parti (ou de la coalition de partis) vainqueur des élections. La passion des étudiants de ma classe suscitée par les élections à venir ne vient pas tant des espoirs que mes camarades placent en leurs hommes politiques, mais bien au contraire des craintes.

2. Les candidats

Pour comprendre pourquoi, regardons un peu quels sont les candidats potentiels. Les deux principaux candidats sont Rahul Gandhi, fils de l’ancien Premier ministre Rajiv Gandhi et de Sonia Gandhi, Présidente du Parti du Congrès (parti de l’indépendance, progressiste, libéral mais aussi populiste) Narendra Modi, appartenant au BJP (Bharatiya Janata Party, le parti nationaliste hindou).

Si l’on se penche un peu sur ces candidats, les deux présentent des failles béantes. Rahul Gandhi perpétue la tradition familiale, la dynastie des « Gandhi » (attention à ne pas tout confondre cependant : ça n’a rien à voir avec Mahatma Gandhi): il est le fils de Rajiv Gandhi, ancien Premier ministre, lui-même fils d’Indira Gandhi également ancienne Première Ministre, elle-même fille de Nehru, premier Premier ministre de l’Inde indépendante). La caricature parfaite de « la politique politicienne ». Il ressort de la discussion de cette après-midi qu’aucun étudiant ne le soutient ouvertement, ils ont tous l’impression que le parti du Congrès et son candidat ne font rien pour le pays, ne proposent aucune idée novatrice et cherchent simplement à grignoter le plus de pouvoir possible sans se mettre en danger.

Face à lui, nous avons Narendra Modi. Sans même tomber dans une analyse des idées de son parti, le BJP, dont l’idée de base est « l’Inde aux Hindous », arrêtons-nous sur l’homme et le rôle qu’il a joué dans la politique indienne ces dernières années. Modi, avant que l’ambition, cette drôlesse insatiable, ne le pousse au niveau national, exerçait son art dans le Gujarat.

Open magazine

A la une du magazine Open, un choix diabolique pour 2014 : Modi le meurtrier (à gauche) ou Rahul Gandhi le prince héritieur (à droite) ?

3. Le Gujarat et les tensions religieuses

Le Gujarat, cela ne vous dit peut-être rien, est un Etat à l’Ouest de l’Inde, tristement connu pour les éclats de violence entre Hindous et Musulmans. L’élément déclencheur des différentes émeutes est toujours lié à Ayodhya/Godhra, une ville hautement religieuse, revendiquée par les Musulmans pour la mosquée Babri Masjid, construite par le premier Empereur Mogol d’Inde (au 16ème siècle) et par les Hindous comme étant le lieu de naissance du dieu Ram. En 1992, des émeutes entre Hindous et Musulmans ont abouti à la destruction de la mosquée (et la mort de plus de 300 personnes). Mais à cette époque, Modi n’est encore qu’un membre qu’un « bébé politique ».

Dix ans plus tard, en 2002, de nouvelles tensions dérapent, et c’est beaucoup plus drôle, parce que cette fois on parle en milliers de morts et dizaines de milliers de réfugiés (si ce ne sont des centaines de milliers). Vu la cohabitation entre Hindous et Musulmans dans toute l’Inde, les facteurs politiques ont au moins autant d’influence sur le cours des choses que les tensions religieuses en elles-mêmes.

4. Les émeutes de 2002

En février 2002, des Hindous originaires du Gujarat reviennent chez eux en train, après un pèlerinage à Ayodhya pour aller construire un temple dédié au dieu Ram sur les ruines de Babri Masjid. Après de vives altercations avec des Musulmans à l’intérieur du train sur les quais de la gare, un wagon du train est brûlé, provoquant la mort de 57 Hindous. Narendra Modi est alors Chief Minister du Gujarat (chef du gouvernement de l’Etat du Gujarat) et mène plusieurs actions qui ont pour conséquence d’attiser les tensions, notamment à des fins politiques (des élections régionales devant se tenir peu après le début des événements alors que le parti nationaliste hindou, le BJP est en difficulté).

– il qualifie l’acte d’ « attaque terroriste préméditée » de la part des Musulmans.
– il demande aux officiers de police de l’Etat de ne pas intervenir en cas de représailles de la part des Hindous.
– il organise le retour très médiatisé des 57 corps à Ahmedabad, provoquant une vive émotion chez les Hindous.

Les représailles sous forme d’attaques contre les boutiques et les maisons des Musulmans du Gujarat se multiplient à une très grande vitesse dans les jours qui suivent, et ce jusque dans les campagnes. Leur efficacité est telle qu’elle laisse soupçonner une organisation derrière ce qui ne semble qu’être de la colère populaire. En effet, les organisations nationalistes hindous (RSS et VHP) ont joué un rôle central, prenant des informations et donnant des ordres aux attaquants. Pendant ce temps, la police tenue par Modi et ses acolytes a toujours l’ordre de ne pas intervenir.

Après des centaines de cas de violence dans tout l’Etat, la dissolution de l’assemblée du Gujarat et l’organisation d’élections pour décembre, Modi, soutenu par les branches les plus extrémistes du BJP, RSS et VHP, lance sa campagne électorale sur la peur des Musulmans (anti-terrorisme, anti-jihad, etc). Succès au rendez-vous, puisque le BJP gagne haut la main les élections de 2002, avec un nombre de sièges record dans les districts les plus affectés par la violence. Dans le même temps se répandait l’idée parmi les habitants du Gujarat que les violences étaient dues à des fondamentalistes musulmans.

5. Modi et la perspective de 2014

Modi est devenu le Chief Minister du Gujarat ayant exercé la fonction le plus longtemps. Ses atouts (il faut des atouts de poids pour être réélu dans ses conditions n’est-ce pas ?) sont principalement économiques ; l’économie du Gujarat a en effet décollé dans un nombre de domaines assez variés (agriculture, industrie, tourisme) pendant qu’il était au pouvoir.

Du coup, le débat dans la classe a commencé lorsqu’un étudiant a annoncé qu’il comptait voter pour lui, parce qu’il ne veut surtout pas que le Congrès reste au pouvoir. La plupart des étudiants (y compris des Hindous) se sont enflammés contre lui, en insistant sur le fait que le manque d’alternative ne pouvait pas mener à l’élection de Modi, au danger pour la liberté d’expression et sur le côté « symbolique ». Je me suis permise d’intervenir dans le débat et de faire un point Godwin (= une allusion au régime nazi) lorsque la question est devenue « peut-on élire un meurtrier notable s’il fait des bonnes choses pour l’économie ? ».

Cette discussion politique était très intéressante, d’autant que la plupart du temps, les jeunes paraissent très désabusés, cyniques voire désintéressés en ce qui concerne leurs dirigeants. Il apparaît de la conversation que le travail de mémoire qui aurait du être fait après un événement comme les émeutes du Gujarat n’a pas été mené jusqu’au bout. Malgré de nombreux articles sur la question, cela reste un événement local, qui a du mal à mobiliser au niveau national. Le simple fait que Modi soit encore actif en politique montre une volonté d’oubli (si ce n’est de négation), et non pas de reconnaissance des victimes et de réparation. Justice n’a pas été rendue.
***

Quelques sources/pour aller plus loin :

La situation économique du Gujarat (en Anglais),
Les violences entre Hindous et Musulmans au Gujarat (Inde) en 2002, Christophe Jaffrelot (en Français).

Diwali

Avant de partir dans des comparaisons sans fin entre la Thaïlande et l’Inde, entre Bangkok et New Delhi, et afin de clôre le mois de novembre sur une touche indienne, je profite d’une connexion wifi ultra-rapide et de l’ordinateur d’un compagnon de voyage pour vous raconter Diwali, la plus grosse fête indienne, qui a eu lieu le 14 novembre dernier.

Invitée chez une amie indienne pour l’occasion, j’ai fait les 8h de bus séparant Delhi et Dehradun et suis arrivée dans cette petite (relativement à l’Inde) ville de montagne pour suivre tous les préparatifs dans la plus pure tradition hindoue. Diwali, c’est la fête des lumières, pour laquelle on allume tous les pétards et feux d’artifices possibles et imaginables,  recréant une ambiance sonore digne d’un champ de bataille. Comme d’habitude en Inde et dans l’hindouisme, la fête n’est pas associé à un seul dieu ou à une seule tradition, et dure plusieurs jours dont chacun a une signification particulière. Je ne vais pas vous écrire un article Wikipédia sur la question et vais me contenter de vous raconter la manière dont je l’ai vécue.

Après un repas végétarien, nous nous sommes attelés à la tâche consistant à dessiner des Rangoli, des peintures sur le sol (on peut aussi utiliser des poudres ou du riz coloré) de la terrasse. Un petit retour en primaire, mais le but est bien plus noble qu’un simple coloriage : il s’agit d’accueillir la déesse hindoue Lakshmi, déesse de la richesse et de la prospérité qui vient visiter les foyers pour l’occasion.

Image

Pas si mal notre Rangoli. J’espère que Lakshmi est venue. En son honneur, nous avions aussi laissé toutes les portes et fenêtres ouvertes, ce qui ne m’a posé aucun problème jusqu’à ce que la nuit tombe. J’ai eu beau demander si une déesse ayant le pouvoir d’amener richesse et prospérité n’avait pas aussi la possibilité de passer à travers les portes, mes hôtes indiens n’ont pas cédé.

Toujours pour Lakshmi, il a fallu peindre des traces de pas sur le sol pour la guider jusqu’au temple hindou érigé dans une des pièces de la maison. Nous avons ensuite assisté à une longue prière (puja) chantée par nos hôtes (en hindi évidemment). J’ai été dispensée de chant mais pas de manger les différentes offrandes (lait sucré, pâtisseries indiennes) ni de jeter des fleurs sur l’autel aux moments clés. Plus ouvert qu’une messe catholique, puisque je n’ai jamais eu droit de manger d’hostie. J’arbore fièrement mon bracelet de puja hindoue depuis ; et les têtes de nos camarades de classe en voyant que moi, l’étrangère, et l’un de nos amis musulmans arborions tous les deux une bracelet de puja hindoue étaient assez marrantes à voir. Je suis aussi repartie avec des laddus, pâtisseries indiennes que mes hôtes m’ont offert (car oui, c’est la tradition d’offrir des cadeaux. Un peu comme notre noël).

Dernière partie de la journée, qui justifie le titre de fête des lumières : il a fallu allumer des bougies et des guirlandes électriques, comme le veut la tradition qui célèbre le retour du roi Rama, roi mythique du texte sacré hindou Ramayana. Le roi est célébré pour avoir réussi à tuer un démon, et pour son retour, les habitants avaient allumé des bougies. Aujourd’hui, on persiste à illuminer les rues, en essayant de battre le nombre de guirlandes électriques du voisin, le tout sans qu’aucune coupure d’électricité ne vienne gâcher la fête (les enjeux politiques de Diwali expliquent apparemment que le gouvernement fasse de son mieux pour éviter un tel incident, selon ma pote indienne). Mais on ne se contente pas de déballer des guirlandes, on fait aussi exploser ses petits feux d’artifices et pétards, chacun sur son rooftop (toît), ou dans la rue pour les moins riches. Ce qui donne généralement lieu à un certain nombre d’accidents (éventuellement mortels), les Indiens ne suivant pas une formation d’artificiers à la naissance.

Heureusement, le sari dont on m’avait affublée pour l’occasion n’a pas pris feu. 

Durga Puja

« Durga Puja », (prononcer « dourga poudja« , en roulant le « r »).

Dans un article précédent, je mentionnais cette énième fête indienne comme « un blougiboulga de sons qui m’ont fait passer autant de super soirées que d’horribles matinées ». Pourquoi ? Comment ? Quand ? Qui ? Où ? Voilà quelques questions auxquelles cet article va essayer de répondre.

Qui dit Puja (prière) dit fleurs fraîches dessinant sur le sol de beaux motifs

La « Puja » (prière) en l’honneur de la déesse Durga dure entre 4 et 9 jours selon les endroits et les pratiques. Concrètement, cette année, cela a commencé le week-end du 20-21 octobre et a duré à peu près toute la semaine, certains jours étant plus important que les autres. Il faut savoir que, comme beaucoup de fêtes religieuses hindoues, la Durga Puja n’est pas célébrée dans toute l’Inde mais seulement dans certaines régions (et donc, parfois, des musulmans célèbrent une fête hindoue populaire dans leur région alors même que des hindous de la région d’à-côté ne la célèbrent pas, ce qui illustre parfaitement la complexité du fait religieux en Inde). Les régions concernées par Durga Puja sont, en Inde, la région de l’Assam, du Bengale, du Bihar etc. c’est-à-dire, pour les moins douées en géographie indienne, le Nord Est de l’Inde, du côté de Kolkata (ancien nom Calcutta). L’Est de l’Inde ? Kolkota ? Ce n’est pas vraiment Delhi tout ça ! Vous avez raison. Mais, il se trouve que j’habite dans un quartier de Delhi, Chittaranjan Park (Faites comme tout le monde, contentez-vous de CR Park) que l’on surnomme « mini-Bengale« . C’est en effet l’endroit en Inde où est concentrée la plus grosse communauté Bengali ; the place to be dans Delhi, c’était donc chez moi (sauf pour les transports, légèrement perturbés par les embouteillages monstres). 

Dans une des pandals de CR Park

Le décor est planté, les festivités se préparent.

Concrètement, c’est qui Durga et en quoi ça consiste exactement la Puja à CR Park ? Pour faire simple, car je n’ai pas la prétention de faire une thèse en religion hindoue, Durga est une déesse plutôt importante dans l’hindouisme, puisqu’elle reçoit des pouvoirs de tous les Dieux pour détruire un démon au nom bien trop long pour être écrit ici, sauvant par là à la fois les autres Dieux et l’espèce humaine (ouais, c’est plutôt pas mal comme performance). Au delà du mythe que je n’ai pas réellement étudié (pour être honnête), je vous propose un petit récapitulatif sur le thème « Comment reconnaître Durga si vous la croisez dans la rue ? ».

Durga à CR Park

– Elle est accompagnée d’un tigre ou d’un lion.
– Elle a plusieurs bras, souvent 6 ou 8 selon les représentations.
– Ses bras ne sont pas là pour décorer, mais pour tenir ses nombreuses armes, plus redoutables les unes que les autres (on est une déesse de la guerre ou on ne l’est pas), parmi lesquelles un trident, une lance et une épée (entre autres).

Voilà pour l’aspect « pratique »… Quant à savoir pourquoi elle est célébrée dans le Bengale et pas dans le Maharashtra, c’est une autre question à laquelle je n’ai pas de réponse (mais sentez vous libres d’apporter votre pierre à l’édifice, les commentaires sont faits pour ça).

Revenons à la Durga Puja de CR Park. 

En gros, chaque bloc résidentiel avait sa pandal (ou son pandal, je ne sais pas si c’est féminin ou masculin), c’est-à-dire son installation temporaire comportant invariablement trois éléments, dans un espace assez variable : une sorte d’autel pour la déesse évidemment, une scène permettant à des danseurs/chanteurs/groupes de rock (oui)/enfants de l’école du coin (oui) de se donner en spectacle et un endroit où s’alimenter (d’où une orgie de nourriture bengali, je n’ai pas cuisiné pendant une semaine).

Des fois ça prend des airs de concert de rock commercial

Les marchés de CR Park étaient également très peuplés, de nombreux stands de nourriture ayant été rajoutés, ainsi que des sièges et tables afin de pouvoir déguster un burger à la pomme de terre en extérieur en goûtant à l’ambiance très familiale de la soirée.  Pas grand chose à faire si l’on n’a pas l’intention de prier, mais simplement le fait de pouvoir marcher la nuit en se sentant en sécurité (à 23h hein, pas à 4h du matin non plus) grâce à la présence dans les rues de familles ou encore de regarder avec des yeux d’enfants la surabondance de guirlandes lumineuses était fort appréciable.

Lights

La gueule de bois du lendemain, ce fut la pollution, les déchets jetés dans les rues, et évidemment le bruit causé par tous ces gamins ayant acheté des sortes de mix entre un klaxon et un vuvuzela.

Veg burgers à CR Park

Market n°2