Intégrer la jeunesse dorée de Delhi

Habiter en Inde quand on vient d’un pays riche et développé, ça a des implications financières plutôt agréables. Faits :
– Inviter tes sept meilleurs amis au restaurant, même en fin de mois, c’est possible.
– Ton budget mensuel d’étudiant est d’environ 5 à 10 fois le salaire moyen.
– Même si tu ne le fais pas tous les jours, sortir dans un restaurant/bar (super) chic, ça te coûte à peu près le même prix qu’un truc très moyen à Paris.

Etudiant à Paris

Etudiant à Paris

Etudiant à Delhi

Etudiant à Delhi

Du coup, tu passes de « Moi, étudiant, pas d’argent / Mais si, les pâtes sans beurre et sans sel c’est délicieux » à « En roupies, il y a 6 chiffres sur mon compte en banque » (Bon en ce moment plutôt 5). Dans la vie de tous les jours, je mange à la cantine de l’université pour 0,50€, je négocie pour passer de 2,40€ à 2,20€ quand j’achète un T-shirt dans la rue, et j’insiste lourdement auprès des chauffeurs de rickshaws pour qu’ils me rendent les 5 roupies (0,07€) qu’ils me doivent. Question de fierté (ce n’est pas parce que je suis blanche que j’accepte de me faire arnaquer) mais aussi de décence vis-à-vis de la majorité de mes amis indiens (on est déjà assez différents, inutile d’en rajouter. Et puis je me souviens de ce que j’ai pu ressentir pour des mecs de Sciences Po qui se vantent de prendre leur petit-déjeuner au café de Flore, ou qui te demandent d’un air un peu incrédule « Quoi, tu dépenses moins de 20€ par jour? Mais tu fais comment? » (citation authentique à 100%). C’était pas de l’admiration.).

Mais il n’empêche que (attention on rentre dans le cœur de l’article), j’ai aussi accès à la jeunesse dorée de Delhi, dont ma nouvelle colocataire -indienne- fait partie. Depuis le début de l’année, je croise beaucoup trop de Français à Delhi, mais je fuis ces milieux d’expatriés, parmi lesquels naviguent une certaine catégorie d’Indiens riches. Ce n’est pas de cela dont je vais parler, mais d’une autre catégorie d’Indiens riches et jeunes (20-25 ans), étudiants (dans le meilleur des cas) qui trainent entre Indiens. Après un mois dans mon nouvel appartement avec ma nouvelle colocataire, me voici prête à partager quelques caractéristiques de la jeunesse dorée de Delhi, basées sur mon expérience et sur des témoignages. Une fois encore, je ne revendique pas d’exhaustivité ou de détenir la vérité absolue, je n’écris qu’à propos de ce que j’ai observé/entendu/vécu.

La jeunesse dorée de Delhi vit dans une période d’insouciance qu’elle sait éphémère, coincée quelque part entre le moment où elle s’émancipe de ses parents (pas financièrement évidemment, mais moralement et/ou géographiquement) et le moment du mariage, inévitable, synonyme de « on arrête de déconner et les choses sérieuses commencent ». Du coup, il s’agit d’en profiter. Alors elle boit, elle fait la fête, elle porte des mini-jupes (pour les filles évidemment), elle a des relations sexuelles (je ne dis pas que les autres n’en ont pas, c’est juste un sujet moins tabou quand on est millionnaire -en roupies), elle voyage en Europe (Amsterdam, Ibiza, Nice et Berlin sont parmi les destinations phares), elle conduit sa voiture ou elle a un chauffeur ou les deux. Et pour certains (plus souvent certains que certaines), il y a la drogue aussi. Je crois qu’on devrait inviter mon voisin du 4ème étage dans des collèges français pour prouver les effets d’un excès de consommation d’herbe sur le ralentissement des capacités cognitives. Je n’ai pas encore fait d’études statistiques sur le budget mensuel que certaines connaissances de ma colocataire consacrent à la drogue, mais je ne doute pas, d’après ce que j’ai entendu, que ça peut atteindre plus de 100€.

Qui sont-ils, d’où viennent-ils, que font-ils, ces jeunes-riches ? Basé sur l’échantillon d’une petite trentaine d’individus que j’ai à ma disposition, on constate une forte proportion de Penjabis, Etat le plus riche de l’Inde dont beaucoup d’habitants ont immigré à Delhi au moment de la partition (1947) et ont en général pas mal réussi dans leur business. Egalement quelques fils et filles d’Indiens (généralement musulmans) qui se sont expatriés dans les pays du Golfe pour un salaire et des conditions de travail plus gratifiants. A Delhi, en plus de faire la fête, ils étudient (avec plus ou moins de sérieux. Plutôt moins), reprennent l’entreprise de Papa, ou pire, se lancent dans la musique (cf le voisin du 4ème étage sus-mentionné).

Analysons maintenant deux phénomènes important pour la société indienne traditionnelle et la manière dont ils sont perçus par cette jeunesse dorée, la religion et le mariage. Je n’ai pas encore d’avis tranché pour la religion (et j’ai surtout observé des hindous). Il est certain qu’elle ne les contraint pas à certains comportements au quotidien, mais la plupart voient quand même comme un devoir familial le fait d’assister à certaines prières importantes dans le calendrier hindous, ou s’accrochent à certaines superstitions.

Remarque, si ça ressemble à ça une salle de bain hantée,  je comprends...

Remarque, si ça ressemble à ça une salle de bain hantée, je comprends…

Anecdote racontée par ma colocataire « Non mais tu te rends compte, une de mes amies a du arrêter d’utiliser sa salle de bain parce qu’un astrologue lui a dit qu’elle était hantée. La pauvre. » La réponse à ma question « Est-ce que toi tu ferais la même chose? » est restée assez vague.

Quand au mariage, je me base principalement sur le point de vue féminin que j’ai pu entendre (car la chose a l’air beaucoup moins problématique pour les garçons, qui restent « mariables » bien plus longtemps que leur congénères dotées d’ovaires), l’idée c’est que « Si je rencontre un mec bien, mes parents n’auront pas d’objection à ce que je me fasse un mariage d’amour. Mais sinon ils me trouveront quelqu’un. »
* Note de la rédactrice : Mec bien = d’une famille riche, de la même religion que moi, et d’une caste pas trop basse parce que ça ne compte pas mais quand même.
Le mariage arrangé, c’est un peu ta roue de secours pour ne pas passer ta vie seul/e si t’as pas envie de perdre ton temps à te trouver quelqu’un. Parce que c’est trop d’efforts quoi.

Sur ce, je tenais à conclure sur le fait que certaines des personnes auxquelles je fais allusion (bon, pas mon voisin du 4ème étage) sont tout de même des personnes que j’apprécie. Je ne cherche pas à juger ou à condamner les attitudes des uns et des autres avec cet article et ce blog en général (car après tout, pourquoi pas ? Je n’adhère pas au mode de vie ou aux comportements évoqués mais je les comprends dans une certaine mesure, et ils ne sont pas pire que d’autres). J’espère simplement vous avoir montré une autre facette de l’Inde, ce pays qui en compte tellement. 

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Ces poissons d’avril que j’aurais pu faire…

… Si j’avais eu le temps le jour où il fallait réagir :

– Aujourd’hui, mon chauffeur de rickshaw était une femme. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, personne ne m’a fixée dans la rue. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je n’ai pas mangé de patates. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je n’ai pas jeté mes déchets par terre, mais j’ai trouvé une poubelle. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, les toilettes publiques étaient propres. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, j’ai réussi à dormir dans un bus. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je n’ai pas eu besoin de négocier. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je n’ai pas attendu. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je n’ai pas bu de chai. Poisson d’avril.

– Aujourd’hui, je me suis bien habillée. Poisson d’avril.

* Adapté d’une conversation avec L. et N. au cours d’un voyage mémorable en octobre 2012.

Trouver ses limites

Globalement, on apprend à supporter pas mal de choses. Parfois parce qu’on ferme les yeux, c’est vrai ; parfois parce qu’on arrive à mieux comprendre ce qui nous entoure. Mais il y a des moments où l’on perd un peu patience, et où l’on atteint ses limites (ce qui prête plus ou moins à conséquence).
Parce que ouais, dès fois, même si t’es en Inde, tu trouves que ça fait beaucoup :

– de te faire harceler par deux vendeurs de ballons de foot, deux vendeurs de torchons, un vendeur de journaux, un vendeur de fleurs et deux mendiants en un seul feu rouge ;

– de rouler plus de 30km à 4 dans un rickshaw ;

– de boire ta 8ème tasse de chai de la journée ;

– de passer 48 heures dans un train ;

– de devoir refuser le 15ème « mec relou » qui t’ajoute en ami sur Facebook ;

– d’attendre ton prof pendant plus d’une heure. 3 jours sur 4 ;

– de croiser 50 hommes dans la rue pour 2 femmes une fois que le soleil est couché ;

– d’avoir pris plus de 5000 photos depuis ton arrivée ;

– de te faire réveiller 4 fois pendant ta sieste par des pubs Vodafone.

Ce pays me surprendra jusqu’à la dernière seconde. Qui sera sûrement une seconde chaude et sèche, coincée quelque part entre le 4 et le 10 juin 2013.

Inshallah.

Être une femme libérée, c’est pas si facile

1,24 milliard d’habitants en Inde en 2011. 1,24 milliard de personnes qui, chaque jour, vivent ou survivent, se nourrissent ou meurent de faim, travaillent ou font semblant. En France, il m’est arrivé de vouloir lire dans les pensées des gens, de connaître tout de leurs aspirations et de leur vie. En France, il m’arrive de deviner beaucoup sur une personne, sur son passé. En Inde, impossible. Comment imaginer ce que le chauffeur de rickshaw sur lequel je tombe environ une fois pas semaine vit au quotidien ? Quelle enfance a-t-il bien pu avoir ? Quel futur envisage le vendeur de momos* en bas de chez moi ?

Je n’ai pas de réponse à ces questions. Je ne peux pas leur demander, avec mon hindi d’enfant de 3 ans et ma tête d’occidentale condescendante. Je vais cependant essayer d’inaugurer un nouveau type d’articles pour vous raconter la vie de quelques Indiens que je croise. Pour connaître un pays, connais ses habitants. Et on va commencer par deux femmes. Etudiantes, relativement riches donc, puisqu’elles font des études. Mais, c’est plus important, libres. Enfin, pas tout à fait, mais les deux ont fait un grand pas émancipateur et c’est ça que je veux vous raconter.

J., hindoue de classe sociale (très) aisée, a annoncé un jour à ses parents qu’elle allait quitter leur maison pour vivre dans un appartement avec son copain, Z., musulman. Elle avait 19 ans et elle a perdu environ 200 amis et « connaissances ». Mais aujourd’hui, 3 ans plus tard, elle planifie déjà son mariage.

L’histoire de A., 21 ans, 1m55, se situe sur un terrain complètement différent. A. est l’une des seules filles à Delhi à conduire une moto. En effet, pour pallier aux galères des rickshaw-wallahs et au galère du trafic, quoi de mieux qu’un deux roues ? Sauf que d’habitude, les femmes utilisent des scooters, et les hommes des motos. Comment A. a-t-elle appris à conduire ? L’histoire est cocasse. A. allait au lycée avec une amie et voisine et rentrait avec elle. Un jour, son amie a eu un petit copain, qu’elle voyait principalement après le lycée, faisant attendre A. qui ne pouvait pas rentrer seule (les voisins se seraient posé la question de savoir ce que faisait l’amie en question). A., pour couvrir son amie sans devoir tenir la chandelle pendant des heures, a donc appris toute seule à conduire la moto du petit copain, et est partie visiter le quartier.

Moto pour les vrais bonhommes (photo: Internet)

Scooter (pour ceux qui ne voient pas la différence entre les deux)

Aujourd’hui, dans Delhi, il existe des femmes qui m’impressionnent.

* Pour ceux qui ne suivent rien, les momos sont des sortes de ravioles chinoises cuites à la vapeur ou frites, la plupart du temps vendues dans la rue par des immigrants tibétains ou népalais.