Women walk in when everyone else walks out (2/2)

Pour clôturer le mois d’Avril en beauté en entamer Mai dans la joie, la bonne humeur et lasueur (on dépasse désormais les 40°C à l’ombre), j’invite sur mon blog Jeanne pour une subtile analyse de la situation des femmes dans les villages indiens. Elle y a été confrontée au cours de son stage à Pardada Pardadi Educational Society, ONG d’initiative locale située à Anupshahar, village d’environ 10 000 habitants dans le district le plus criminel de l’Uttar Pradesh, Bulandshahar. Pardada Pardadi s’applique à faciliter le développement rural à travers l’autonomisation sociale et économique des femmes en leur donnant accès à l’éducation et l’emploi. La première partie se passe ici

Pour la deuxième partie, c’est maintenant :

Pardada Pardadi Girls Vocational School, appelé Pardada Pardadi School (collège et lycée) depuis qu’on a laissé tomber l’enseignement « vocationnel » / professionnel en faveur d’un enseignement fondé sur des valeurs (« Value-based Education »).

Pardada Pardadi Girls Vocational School, appelé Pardada Pardadi School (collège et lycée) depuis qu’on a laissé tomber l’enseignement « vocationnel » / professionnel en faveur d’un enseignement fondé sur des valeurs (« Value-based Education »).

Une école d’abord

En plus de l’importance de la participation des femmes à la vie économique et sociale, Sam est parti du principe que l’éducation est le premier pas vers le développement. C’est même la condition essentielle pour permettre à la communauté de développer des pratiques sociales inscrites dans la durée. En 2000, Sam ouvre une école pour filles à Anupshahar. Il n’a pas obtenu l’autorisation de l’Etat de l’Uttar Pradesh pour scolariser des enfants, mais ici, tout se négocie, y compris l’inscription administrative des quelques 45 élèves dans d’autres établissements scolaires. Ceux-ci perçoivent les subventions versées pour les élèves supplémentaires à la place de Pardada Pardadi Girls Vocational School qui paie donc double. D’abord aux frais de Sam, puis grâce à l’aide de nombreuses organisations partenaires et de son réseau d’amis – américains et indiens notamment – maintenant bien élargi. Deux ans après, la reconnaissance vient enfin. 

De la maison à l’école

6. Garçon

Certaines élèves, chargées de prendre soin de leurs petits frères, ne pouvaient pas venir à l’école sans eux. Quelques garçons ont été acceptés au moment où le recrutement des élèves était encore difficile. Aujourd’hui, les petits frères ne sont plus une excuse. Les anciens restent, mais aucun nouveau n’est admis.

Pour convaincre les parents d’envoyer leurs filles à l’école, il a fallu leur donner des garanties. La garantie que le temps passé à l’école ne sera pas perdu. En effet, puisqu’elles ne seront plus dévouées à la réalisation des corvées, les parents veulent la garantie que leurs filles pourront payer les frais du mariage et éventuellement trouver un emploi ensuite. Les élèves de Pardada Pardadi perçoivent donc dix roupies par jour de présence à l’école, en plus de trois repas par jour, uniformes, chaussures, livres et vélos. Trouver un emploi à Anupshahar, c’est pire qu’à Pôle Emploi en pleine crise économique ; Pardada Pardadi a donc rendu l’enseignement de la couture obligatoire – en plus des cours académiques – tout en promettant un travail à toutes les diplômées dans les centres de production textiles (linge de maison et sacs de costume Blackberrys Clothing India) que l’organisation a créés à Anupshahar. Des 45 premières élèves, il n’en est d’abord resté qu’une dizaine, les pères ayant préféré revendre et boire l’ensemble des biens que leurs filles avaient obtenus… plutôt que calculer que, sur le long terme, dix roupies par jour avec intérêt représentent une belle somme que leur fille peut utiliser pour payer sa dot, continuer ses études ou investir dans des petits business. Pour éviter ce genre de scénario, l’argent est versé sur un compte en banque, auquel les élèves ont désormais accès le jour de leurs 18 ans si elles ont validé la classe 10 (équivalent de la Seconde). A l’école, elles apprennent à gérer de l’argent, et comprennent ce que compte en banque personnel signifie : le choix d’utiliser leur pécule comme elles le souhaitent.

Elles sont désormais plus de 1200 scolarisées dans quatre écoles (une maternelle, deux écoles primaires dont une dans un village, un collège-lycée). Pardada Pardadi prépare à des débouchées de plus en plus variées et ambitieuses. Si les centres de production textiles existent toujours, emploient une cinquantaine de femmes et s’autofinancent et à ce jour, 23 élèves ont pu faire des études supérieures financées par les partenaires de Pardada Pardadi. Cette année, 18 des 25 élèves de classe 12 (équivalent de la Terminale) poursuivront des études supérieures, un pourcentage peu ordinaire pour la campagne d’Uttar Pradesh.

L’éducation rémunérée des filles permet de retarder leur mariage à l’âge de l’obtention du diplôme, soit l’âge légal – 18 ans –, et de leur donner une autonomie sociale et financière dont elles n’auraient jamais pu bénéficier en restant à la maison. 

Questionner les vieilles habitudes

L’uniforme n’est pas une exception puisqu’en Inde, la plupart des écoles font un choix entre le style indien choisi par Pardada Pardadi (salwar kameez) et le style britannique (chaussettes hautes, jupes plissées, chemisiers et cravates). Le vert et le jaune, c'est pour symboliser la plante jeune et la plante mûre.

L’uniforme n’est pas une exception puisqu’en Inde, la plupart des écoles font un choix entre le style indien choisi par Pardada Pardadi (salwar kameez) et le style britannique (chaussettes hautes, jupes plissées, chemisiers et cravates). Le vert et le jaune, c’est pour symboliser la plante jeune et la plante mûre.

Les écoles manquent désormais de place, d’enseignants et de financements pour accueillir de nouvelles élèves. C’est un beau progrès, mais il reste beaucoup à faire. L’Inde rurale est partout, des menus de la cantine aux méthodes pédagogiques. Impossible de faire manger des repas équilibrés aux élèves qui s’influencent les unes les autres, les pratiques religieuses et les restrictions budgétaires de l’ONG s’y mêlant ; difficile de leur faire oublier les vieux remèdes comme le fameux « dentifrice sur brûlure » (et, non, ça ne marche pas). 

Pour satisfaire les parents, en plus de donner un certain goût du travail et des responsabilités aux élèves, une fois par mois et selon un tour de rôle, chaque collégienne/lycéenne passe une journée à aider au ménage, à la cuisine et à la vaisselle.

Pour satisfaire les parents, en plus de donner un certain goût du travail et des responsabilités aux élèves, une fois par mois et selon un tour de rôle, chaque collégienne/lycéenne passe une journée à aider au ménage, à la cuisine et à la vaisselle.

Les professeurs sont – en toute logique – quasiment tous originaires du tehsil (le bled), mais ils sont eux-aussi largement englués dans les valeurs hiérarchiques et les vieilles méthodes pédagogiques : prépondérance du par cœur, des évaluations académiques, peu d’accent sur la participation, l’interaction, la créativité des élèves. Mais depuis l’abandon de la partie professionnelle de l’enseignement, la priorité est donnée aux activités de développement personnel – danse, musique, théâtre, sport, actualité et culture générale, développement du leadership, éthique, droits de l’Homme – et d’apprentissages pratiques – santé et hygiène, planning familial (moins d’enfants et plus tard), connaissances légales… Les plus jeunes élèves apprennent les gestes d’hygiène élémentaires chaque jour sur le campus-même.

Une grande liberté est laissée aux choix personnels des élèves, et c’est l’assurance, le sens de l’humour et la forte personnalité des filles les plus âgées qui m’a le plus surprise quand je suis arrivée à Pardada Pardadi en septembre dernier. Pour l’anecdote, certains jeunes hommes des villages ont protesté contre Pardada Pardadi parce que les diplômées, intellectuellement plus affirmées, ne les trouvaient plus à la hauteur pour le poste de mari.

ET APRES

Répondre aux principaux problèmes d’hygiène et de santé

Pour les femmes, les problèmes de santé sont le plus souvent liés à l’absence de toilettes dans les villages – qui les oblige à attendre la nuit pour déféquer – et à l’utilisation de vieux saris – sales – pendant leurs menstruations. En résultent infections vaginales et urinaires aggravées par l’absence de structures de santé de qualité (en dehors de Pardada Pardadi School). L’initiative ‘Rags to Pads’ (« Des chiffons aux serviettes (hygiéniques) » – oui, c’est moins chouette en français) permet d’employer quatre femmes à la confection de serviettes hygiéniques basiques à petit prix qui sont distribuées aux élèves et dans les villages. C’est avant tout le changement des comportements en matière d’hygiène féminine et l’accessibilité des serviettes qui sont visés. Des toilettes ont été construites dans les villages qui envoient le plus de filles à l’école, servant aussi d’incitations.

De la même façon, certains villages ou quartiers ne sont pas fournis en électricité : la plupart des résidents s’éclairent à la bougie ou à la lampe à kérosène, toutes les deux onéreuses, peu efficaces, facteurs d’incendies et de maladies respiratoires. Un complexe de lanternes solaires et de toilettes communautaires permet aux habitants les plus pauvres et marginalisés – en raison de leur appartenance à la communauté méprisée des Kanjars – de Madargate, dans la ville d’Anupshahar, d’améliorer leurs conditions de vie et de se sentir intégrés à la communauté. Ils ont désormais accès à l’eau courante, drainée dans de meilleures conditions, à des toilettes et des douches, et à un éclairage gratuit, non-nocif. L’obtention d’un lanterne solaire est elle aussi soumise à la scolarisation d’au moins une fille par famille – à Pardada Pardadi ou ailleurs – ou à l’emploi de la mère.

Les projets se chevauchent pour servir à la fois l’amélioration des conditions d’hygiène et de santé et l’éducation et l’emploi des filles.

Employer plus de femmes

Depuis décembre 2012, une quinzaine de jeunes filles motivées sont en formation pour intégrer un centre d’appel téléphonique pour Kingdom of Dreams (plus grand centre de spectacle d’Inde – danse, musique, théâtre, gastronomie) à Delhi. Pardada Pardadi soutient la formation de Self-Help Groups qui permettent aux femmes de mettre en commun des fonds d’épargne et d’investissement pour améliorer les rendements agricoles, créer des entreprises qu’elles gèreront de manière autonome, et soutenir des projets de développement des villages… Plus d’un millier de femmes ont déjà intégré ces Self-Help Groups.

9. CCGirls dansent

Les étudiantes en formation pour le centre d’appel dansent sur le toit de la guest house des bénévoles.

Elargir la mission

Pardada Pardadi Educational Society n’est plus seulement une école pour filles. D’ailleurs, Sam a toujours vu dans le terme « educational » beaucoup plus que l’éducation académique, tout comme dans « Pardada Pardadi » : Pardada Pardadi Educational Society, c’est la transmission, de génération en génération, de valeurs et de pratiques propices aux améliorations des conditions de vie de tous ; et à la valorisation des femmes comme membres actives de la société.

Jeanne.

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Intégrer la jeunesse dorée de Delhi

Habiter en Inde quand on vient d’un pays riche et développé, ça a des implications financières plutôt agréables. Faits :
– Inviter tes sept meilleurs amis au restaurant, même en fin de mois, c’est possible.
– Ton budget mensuel d’étudiant est d’environ 5 à 10 fois le salaire moyen.
– Même si tu ne le fais pas tous les jours, sortir dans un restaurant/bar (super) chic, ça te coûte à peu près le même prix qu’un truc très moyen à Paris.

Etudiant à Paris

Etudiant à Paris

Etudiant à Delhi

Etudiant à Delhi

Du coup, tu passes de « Moi, étudiant, pas d’argent / Mais si, les pâtes sans beurre et sans sel c’est délicieux » à « En roupies, il y a 6 chiffres sur mon compte en banque » (Bon en ce moment plutôt 5). Dans la vie de tous les jours, je mange à la cantine de l’université pour 0,50€, je négocie pour passer de 2,40€ à 2,20€ quand j’achète un T-shirt dans la rue, et j’insiste lourdement auprès des chauffeurs de rickshaws pour qu’ils me rendent les 5 roupies (0,07€) qu’ils me doivent. Question de fierté (ce n’est pas parce que je suis blanche que j’accepte de me faire arnaquer) mais aussi de décence vis-à-vis de la majorité de mes amis indiens (on est déjà assez différents, inutile d’en rajouter. Et puis je me souviens de ce que j’ai pu ressentir pour des mecs de Sciences Po qui se vantent de prendre leur petit-déjeuner au café de Flore, ou qui te demandent d’un air un peu incrédule « Quoi, tu dépenses moins de 20€ par jour? Mais tu fais comment? » (citation authentique à 100%). C’était pas de l’admiration.).

Mais il n’empêche que (attention on rentre dans le cœur de l’article), j’ai aussi accès à la jeunesse dorée de Delhi, dont ma nouvelle colocataire -indienne- fait partie. Depuis le début de l’année, je croise beaucoup trop de Français à Delhi, mais je fuis ces milieux d’expatriés, parmi lesquels naviguent une certaine catégorie d’Indiens riches. Ce n’est pas de cela dont je vais parler, mais d’une autre catégorie d’Indiens riches et jeunes (20-25 ans), étudiants (dans le meilleur des cas) qui trainent entre Indiens. Après un mois dans mon nouvel appartement avec ma nouvelle colocataire, me voici prête à partager quelques caractéristiques de la jeunesse dorée de Delhi, basées sur mon expérience et sur des témoignages. Une fois encore, je ne revendique pas d’exhaustivité ou de détenir la vérité absolue, je n’écris qu’à propos de ce que j’ai observé/entendu/vécu.

La jeunesse dorée de Delhi vit dans une période d’insouciance qu’elle sait éphémère, coincée quelque part entre le moment où elle s’émancipe de ses parents (pas financièrement évidemment, mais moralement et/ou géographiquement) et le moment du mariage, inévitable, synonyme de « on arrête de déconner et les choses sérieuses commencent ». Du coup, il s’agit d’en profiter. Alors elle boit, elle fait la fête, elle porte des mini-jupes (pour les filles évidemment), elle a des relations sexuelles (je ne dis pas que les autres n’en ont pas, c’est juste un sujet moins tabou quand on est millionnaire -en roupies), elle voyage en Europe (Amsterdam, Ibiza, Nice et Berlin sont parmi les destinations phares), elle conduit sa voiture ou elle a un chauffeur ou les deux. Et pour certains (plus souvent certains que certaines), il y a la drogue aussi. Je crois qu’on devrait inviter mon voisin du 4ème étage dans des collèges français pour prouver les effets d’un excès de consommation d’herbe sur le ralentissement des capacités cognitives. Je n’ai pas encore fait d’études statistiques sur le budget mensuel que certaines connaissances de ma colocataire consacrent à la drogue, mais je ne doute pas, d’après ce que j’ai entendu, que ça peut atteindre plus de 100€.

Qui sont-ils, d’où viennent-ils, que font-ils, ces jeunes-riches ? Basé sur l’échantillon d’une petite trentaine d’individus que j’ai à ma disposition, on constate une forte proportion de Penjabis, Etat le plus riche de l’Inde dont beaucoup d’habitants ont immigré à Delhi au moment de la partition (1947) et ont en général pas mal réussi dans leur business. Egalement quelques fils et filles d’Indiens (généralement musulmans) qui se sont expatriés dans les pays du Golfe pour un salaire et des conditions de travail plus gratifiants. A Delhi, en plus de faire la fête, ils étudient (avec plus ou moins de sérieux. Plutôt moins), reprennent l’entreprise de Papa, ou pire, se lancent dans la musique (cf le voisin du 4ème étage sus-mentionné).

Analysons maintenant deux phénomènes important pour la société indienne traditionnelle et la manière dont ils sont perçus par cette jeunesse dorée, la religion et le mariage. Je n’ai pas encore d’avis tranché pour la religion (et j’ai surtout observé des hindous). Il est certain qu’elle ne les contraint pas à certains comportements au quotidien, mais la plupart voient quand même comme un devoir familial le fait d’assister à certaines prières importantes dans le calendrier hindous, ou s’accrochent à certaines superstitions.

Remarque, si ça ressemble à ça une salle de bain hantée,  je comprends...

Remarque, si ça ressemble à ça une salle de bain hantée, je comprends…

Anecdote racontée par ma colocataire « Non mais tu te rends compte, une de mes amies a du arrêter d’utiliser sa salle de bain parce qu’un astrologue lui a dit qu’elle était hantée. La pauvre. » La réponse à ma question « Est-ce que toi tu ferais la même chose? » est restée assez vague.

Quand au mariage, je me base principalement sur le point de vue féminin que j’ai pu entendre (car la chose a l’air beaucoup moins problématique pour les garçons, qui restent « mariables » bien plus longtemps que leur congénères dotées d’ovaires), l’idée c’est que « Si je rencontre un mec bien, mes parents n’auront pas d’objection à ce que je me fasse un mariage d’amour. Mais sinon ils me trouveront quelqu’un. »
* Note de la rédactrice : Mec bien = d’une famille riche, de la même religion que moi, et d’une caste pas trop basse parce que ça ne compte pas mais quand même.
Le mariage arrangé, c’est un peu ta roue de secours pour ne pas passer ta vie seul/e si t’as pas envie de perdre ton temps à te trouver quelqu’un. Parce que c’est trop d’efforts quoi.

Sur ce, je tenais à conclure sur le fait que certaines des personnes auxquelles je fais allusion (bon, pas mon voisin du 4ème étage) sont tout de même des personnes que j’apprécie. Je ne cherche pas à juger ou à condamner les attitudes des uns et des autres avec cet article et ce blog en général (car après tout, pourquoi pas ? Je n’adhère pas au mode de vie ou aux comportements évoqués mais je les comprends dans une certaine mesure, et ils ne sont pas pire que d’autres). J’espère simplement vous avoir montré une autre facette de l’Inde, ce pays qui en compte tellement. 

Des rencontres où il est question de religion, de hasard, de destin et de karma.

Ça y est, je suis de retour à Delhi, chez moi, après une nuit dans un train pas si désagréable que l’on aurait pu s’y attendre, malgré les ronflements peu discrets de l’un de mes voisins. Ces cinq jours furent incroyables ; je crois que j’ai dit « wahou c’est beau ! » et « Ooooh regarde comme c’est magnifique !! » à peu près 10 fois par heure. Et en plus des monuments visités, on a fait plein de rencontres très intéressantes. Ce qui va donner lieu à un long et passionnant article richement illustré (il faut bien ça de temps en temps).

Pas d’argent mais un peu quand même à Fatehpur Sikri

Adhérant au mythe entourant la création de la ville de Fatehpur Sikri, des milliers de femmes indiennes viennent faire le voeu d’avoir un enfant devant la tombe de l’ermite Sheikh Salim Chishti.

La tombe de Sheikh Salim Chishti

Cet ermite aurait permis à l’empereur Akbar (empereur moghol du 16e siècle), par sa bénédiction, d’avoir enfin une descendance digne de ce nom (c’est-à-dire trois fils). Par reconnaissance, Akbar construit sa capitale à Sikri, passant outre les risques de problèmes d’approvisionnement en eau, qui causèrent l’abandon de la cité quelques dizaines d’années après sa construction. Apparemment, le pouvoir de cet ermite dépasse les frontières, puisqu’il semblerait que même Carla Bruni en ait bénéficié. Comment je le sais ? C’est la première rencontre, la plus mitigée.
En demandant notre chemin dans la ville, on se fait guider jusqu’à la mosquée puis à l’intérieur du monument par un jeune indien francophile un peu trop sympathique. Voyant notre méfiance, il nous assure ne pas être intéressé par l’argent (moui) mais seulement par le fait de parler français pendant qu’il est en vacances blablabla. On ne sait pas trop comment lui dire de s’en aller, on décide donc de lui laisser sa chance, tout en restant sur nos gardes évidemment. Il nous raconte des anecdotes assez marrantes (dont celle que je vous ai rapportée). Mais évidemment, à la fin de la visite, il prend congé en nous réclamant un tip, assez lourdement. Décevant.

De l’eau du Gange dans un train 

Mes tentatives pour prendre en photo le soleil couchant

Après quelques longues et angoissantes minutes dans les embouteillages causés par un festival, un peu de marche très rapide, et une course en rickshaw endiablée (oui je romance un peu), nous parvenons à prendre notre train pour Gwalior à l’heure. Et il aurait été dommage de le rater ! D’une part parce que le trajet en bus dure deux fois plus longtemps, et d’autre part, parce que cela fut une bonne occasion de pratiquer notre hindi de « 3 mois d’Inde ». Ainsi, me voyant un peu en peine à tenter de prendre le soleil en photo par la fenêtre du train, un petit vieux m’aborde et commence à me raconter sa vie en hindi. Je ne sais pas comment on en est arrivé là, mais il m’a expliqué qu’il était monté dans le train à Haridwar avec son bidon d’eau du Gange (ça vous rappelle quelque chose? Normal, j’en parlais ici) pour retourner chez lui à Gwalior. Sans que je ne m’en rende tout de suite compte, je me suis retrouvée entourée par une dizaine d’Indiens fascinés. Ce qui donnait à peu près ça.

Ensuite, mes amies sont venues à ma rescousse et ont eu le droit à un interrogatoire en règle sur leur(s) dieu(x) préféré(s). Après avoir vaguement tenté d’expliquer qu’elles étaient athées (alors qu’elle connaissaient le mot pour athée en hindi, ils ne l’ont pas compris), elles ont finit par évoquer Ganesh, le dieu éléphant. Principalement parce qu’il est marrant et facile à reconnaître. Ensuite, un des hommes a fouillé pendant un quart d’heure dans son portefeuille pour trouver les images de ses Dieux préférés et nous les montrer.

Ganesh (photo prise à Delhi)

20 roupies et un henne gratuit pour le karma

Direction Orchha pour la suite de nos aventures. Après une journée de visites et une pause au bord d’une rivière, on dine dans un restaurant assez sympathique.

« Escaliers » de l’hôtel avec la rue principale d’Orchha en toile de fond.

Le lendemain, alors qu’on se balade dans la rue principale d’Orchha, un monsieur en vélo nous interpelle.Il nous tend un billet de 20 Roupies et on reconnait le patron du restaurant de la veille, qui explique qu‘il est vraiment terriblement désolé de s’être trompé sur l’addition hier soir, et heureusement il nous a retrouvées. Et pour la peine il nous invite à un henné gratuit avec sa fille. Un moment qui fait chaud au coeur.

Attendre que ça sèche.

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois qu’un Indien insiste autant pour nous rendre la monnaie, même lorsqu’il s’agit de sommes dérisoires. Apparemment, l’explication tient au fait qu’il est nécessaire de mourir et d’entamer une nouvelle vie (les hindous croient en la réincarnation) sans dettes. C’est mieux pour le Karma, on a plus de chances de se réincarner en être humain qu’en limace et on n’aura pas besoin de consacrer sa prochaine vie à retrouver ceux auxquels on devait quelque chose dans la vie précédente. Quant à nous, on ne s’en est pas plaintes…

Un Sadhu au sommet des collines

Dernière rencontre que je vous raconte, toujours à Orchha. Nous louons des vélos pour aller faire un petit tour dans les campagnes environnantes. A un moment, alors que nous faisons un petite pause à l’ombre, une petite vieille nous interpelle en nous demandant (en hindi) où nous allons et en s’inquiétant de la chaleur et du soleil (je demande à mes camarades en France, en Allemagne, en Suède, en Russie, au Canada ou dans d’autres pays faits pour les pulls en laine de bien vouloir m’excuser, mais tout le voyage s’est déroulé en T-shirt à manches courtes et nous avons bien bronzé. Oui, un 27 octobre).

LE temple hindou

 On lui dit qu’on se promène (d’ailleurs, je dois dire que j’ai utilisé le verbe « se promener » en hindi bien plus que ce à quoi je m’attendais). Elle nous répond d’aller au temple hindou perché sur la colline, et qu’en plus il y a un sadhu alors ça nous fera du bien. On obtempère en la remerciant. On monte un peu en vélo puis abandonnons les montures et finissons à pied jusqu’à cette merveille de kitsch.

L’hindouisme vu de l’intérieur

Enfin nous rencontrons le vénérable sadhu qui nous salue d’un signe de tête avant d’entreprendre la descente jusqu’au village. Petit cours qui s’impose de lui-même : qu’est-ce qu’un Sadhu ? (prononcer »sadou ») Le sadhu est la version indienne d’un ermite : c’est un homme qui renonce à ses biens et à ses relations sociales pour se consacrer uniquement à la religion hindoue.

Vendredi, je me suis fait racketter 20 Roupies

Préface : tout va bien, aucune attaque n’a été portée à mon intégrité physique ou morale.

Préface bis : Je ne crois pas vous avoir beaucoup parlé de mes cours. Or, il peut être utile de faire un petit « point université » pour la bonne compréhension de cet article. Je suis mes cours avec un groupe de 35-40 élèves en master de Peace and Conflict Resolution ; je crois que l’on appelle ça War studies dans certaines universités. Pour faire simple c’est une branche des relations internationales qui se concentre sur les guerres et conflits en s’interrogeant particulièrement sur les solutions et outils de résolution des conflits. L’un de mes cours, intitulé Skills For Conflict Transformation a exclusivement pour optique ces outils, et donne lieu à des situations assez cocasses lorsque la prof décide de nous démontrer par des exercices pratiques l’intérêt de ces outils.

Nelson Mandela Centre For Peace And Conflict Resolution, Jamia Millia Islamia. ça en jette non ?

Ainsi, en arrivant en cours le matin avec mes 10 minutes de retard habituelles (on ne se refait pas), j’ai constaté que le cours n’avait pas commencé. Au moment où je m’assieds, la prof annonce que nous devons tous lui donner 20 Roupies (30 centimes d’Euro). Tiens donc, et pourquoi ? On verra plus tard. Bien. Les sous collectés, elle ajoute 200 Roupies de sa poche et annonce avec un sourire : « Bon, maintenant, vous avez 8 minutes pour décider ce que vous allez faire de cet argent (environ 600 Roupies, soit un peu plus de 8€50). Vous devez prendre une décision à l’unanimité. Faites en ce que vous voulez, vous pouvez aussi choisir de ne rien en faire et de récupérer chacun votre mise. Mais la décision doit être unanime. »

J’avais plus de billet de 10Roupies la dernière fois alors j’ai donné une moitié de billet de 20.

S’ensuivent 3 minutes de chaos, piaillements, chuchotements, conciliabules et interpellations d’un coin à l’autre de la classe. « COLD COFFEE » est la première idée (et pas la plus stupide, puisqu’un « cold coffee » à la cantine coûte exactement 20Roupies). Une autre suggestion vient vite, celle de donner l’argent à un des mendiants de Jamia, mais l’idée rencontre quelques objections, car « cela fait tout de même beaucoup pour un seul mendiant ». Puis quelques tentatives de compromis sont faites comme celle de partager la somme en deux, dont la moitié au mendiant et la moitié pour acheter des momos et cold drinks pour la classe, mais tous ne sont pas convaincus. La prof intervient alors en disant que, si le consensus n’est pas atteint au bout des 8 minutes, elle gardera l’argent pour elle (je ne sais pas si c’est très légal et si elle l’aurait vraiment fait). C’est alors qu’on se tourne vers la délégué de classe et qu’on lui demande de prendre une décision, de donner son avis. Elle propose d’utiliser l’argent pour acheter de la nourriture à distribuer aux enfants pauvres du « Community center » (un espace commerçant à côté de la Jamia). Un bras se lève, deux, puis, après quelques arguments insistants, tous les bras sont levés ; idée adoptée 3 minutes avant la fin du temps imparti !

Et voilà, la prof peut partir dans un discours sur le processus de facilitation et les outils à utiliser pour parvenir à un consensus. Je vous tiendrai au courant de la réaction des enfants quand on ira leur donner la nourriture (pour l’instant, la déléguée garde l’argent). C’était une petite leçon, à la fois sur l’enseignement à l’indienne (discutable) et à la fois sur le sens de l’entraide des étudiants. Ça doit être mon côté bisounours, mais je trouve la solution adoptée plutôt cool ; et je ne suis pas sûre que les étudiants de la rue Saint Guillaume auraient eu l’idée d’aller reverser leur collecte de fond aux mendiants du boulevard Saint-Germain…

3000

Aujourd’hui, en rentrant chez moi après une balade à la BookFair de Delhi, l’équivalent indien du Salon du livre mais où tout est à moitié prix, j’ai ouvert les statistiques du blog pour valider un commentaire. Et là, je suis tombée sur ça :

Image

Oui, vous avez bien vu !

ImageVoilà. Vous allez me prendre pour une folle qui scrute consciencieusement chaque nouveau visiteur, mais même pas ; c’est le hasard du traffic jam justement dosé qui a fait que je ne me suis connectée ni à 2999, ni à 3001, mais là, maintenant, à 3000. Du coup, j’ai trouvé que vous méritiez un petit article bonus.

3000 Roupies : L’équivalent d’un peu plus de 42€ ou de 600 bananes.

3000 Kilomètres : La distance Chandigarh (Nord de l’Inde) – Kanyakumari (extrême Sud de l’Inde)

Image

3000 Photos : nombre de photos que je compte faire de l’Inde. Ou que les Indiens comptent faire de moi (être blanc-he procure le statut spécial de monument touristique et vous rend cible potentielle d’un mitraillage photographique acharné).

3000 Mots… d’hindi : but minimum à atteindre d’ici à la fin de l’année. Je pense être à 10% pour le moment, oups.

3000 Personnes : qui me fixent à chaque instant, où que j’aille, quoique je fasse. Ok, c’est peut-être un peu exagéré. Peut-être.

3000 épices : qui se battent contre mon estomac tous les jours depuis le début du voyage. D’ailleurs, je tenais à publiquement annoncer que j’ai bu de l’eau du robinet. Chez moi, par inadvertance. C’est un peu stupide, mais à ma décharge, j’étais fatiguée. Bilan de cette expérience : ça passe avec un spasfon et un peu de courage.

3000 mercis et autant de bises : c’est tout ce que je vous fais. Continuez à me lire, je continuerais à vous écrire.

Allez, je repars à l’aventure !