Ce que l’on apprend en demandant son visa

Eurêka ! J’ai enfin reçu… le dernier papier nécessaire à ma demande de visa, à savoir une lettre d’admission émanant de l’université indienne qui m’accueille (la Jamia Millia Islamia). Ayant désormais tous les papiers en ma possession, j’avais le week-end pour remplir un formulaire de demande en ligne (qui n’évite pas de se présenter sur place évidemment).

Qu’apprend-on sur un pays en demandant un visa ?

Certains parmi nous ont la chance d’avoir déjà été confronté au « papier vert » (ou ESTA, qui se remplit d’ailleurs en ligne depuis un an ou deux) du gouvernement américain. Une série de questions sur les activités communistes et/ou terroristes du gentil touriste, qui donnent un aperçu de ce que pouvait être le maccarthysme pendant la guerre froide. D’autres, amateurs d’académiciens, auront lu le roman d’Eric Orsenna, Mme Bâ, une africaine (j’ai peur de ne pas me souvenir exactement de sa nationalité) qui veut devenir française. Chacune des questions qu’on lui pose (nom, âge, parents) est à l’origine d’une longue digression, réflexion sur l’identité, le souvenir et gentille moquerie de cette obsession des informations qui doivent rentrer dans les cases des formulaires administratifs.

Ayant à la fois certifié ne pas vouloir entrer sur le territoire américain pour y installer un réseau de trafic de stupéfiants et lu le livre mentionné ci-dessus, j’étais attentive aux enseignements que pourraient fournir le formulaire de visa indien. Il y a plusieurs choses à en tirer.

La religion, ou comment relativiser la place du christianisme dans le monde.

Demandez à quelqu’un de vous citer cinq religions au pif, les premières qui lui passent par l’esprit. En France, les réponses que vous obtiendrez seront certainement les religions catholique, protestante, juive, musulmane et, peut-être le bouddhisme. La place de la religion dans la demande de visa pour l’Inde m’a doublement surprise. D’une part, même si je n’ai jamais fait cette expérience (mais si un étranger parmi vous l’a faite, qu’il m’éclaire!), je suis prête à parier que la France ne demande pas aux touristes ou étudiants qui demandent un visa de préciser leur religion (L.a.ï.c.i.t.é. on nous dit). Tandis que pour l’Inde, la question se trouve parmi les premières posées au « requérant » (mot utilisé par l’administration pour désigner le demandeur de visa). D’autre part, le requérant doit choisir parmi une liste d’une petite dizaine de religions. Deuxième surprise. Je vous offre la capture d’écran :

Comme vous pouvez le voir, les diverses branches de la religion chrétienne, pourtant si promptes à s’affronter en Europe (historiquement, les luttes entre catholiques et protestants sont tout de même responsables d’un certain nombre de massacres sanglants), sont réunies ici. Par ailleurs, j’imagine que, même si par hasard vous en connaissiez l’existence, vous ne saisissez pas toutes les subtilités des religions « bahaie », « parsie » et « zoroastrienne ». Notons également que l’athéisme se déclare dans « autre », comme si c’était une religion à part et non une absence de religion (il n’y a pas de case « pas de religion »)
Voilà qui donne un avant goût de ce que peut être la question religieuse en Inde, même si je tâcherai de revenir sur les religions une fois sur place, quand j’en saurai un peu plus…

Les relations étrangères de l’Inde, ou la chance de ne pas avoir d’ancêtre pakistanais.

Là, ça devient carrément marrant. Heureusement pour moi, le goût du voyage de mes ancêtres maternels (il faut bien que j’hérite ce goût là de quelque part) ne les a pas porté au Pakistan, en Chine ou aux Etats-Unis (avoir couvert une bonne partie de l’Europe et de l’Afrique du Nord a dû leur suffire). Sans compter qu’il y a des cases spécifiques à cocher si on est d’origine pakistanaise ou si nos parents le sont ou si notre époux/se l’est, la seule question portant sur les grands-parents est une invitation à justifier du contexte si par hasard ils sont d’origine pakistanaise (comme dit précédemment, mes aïeux ont eu tendance à naître un peu n’importe où, mais ont délaissé l’Asie).

Si l’on ne peut pas chiffrer la valeur d’une relation diplomatique entre deux pays (à part à raisonner de manière purement économique, en terme d’exportations et d’importations), le tarif qu’un requérant doit payer pour son visa indien selon sa nationalité est tout de même révélateur. Les Américains devront payer un « supplément nationalité américaine », les Chinois et bien évidemment les Pakistanais souffrent de délais plus rapides et se trouvent exclus de la procédure d’urgence tandis que les Tibétains réfugiés politiques sont accueillis à bras ouverts (puisque les frais de visa leurs sont offerts), sans aucun doute pour emmerder le voisin Chinois. Les Français payent également 30€ supplémentaires s’ils sont d’origine bangladaise, pakistanaise, chinoise ou afghane (alors même que les Afghans sont exonérés de frais de visa).

Le visa ; un joyeux bordel qui a fini par me coûter une centaine d’euros, une sueur froide au moment où j’ai entendu le refrain « il vous manque un papier » suivi du couplet « d’ailleurs vous ne l’aurez jamais attend votre visa », un coup de téléphone avec la responsables des SciencesPistes qui partent en Inde, une engueulade avec Mme comptoir numéro 8 et une semi-victoire (« ok, on va faire sans le papier qu’il manque et oui en fait ça sera normalement bon pour l’avoir avant votre départ »). La victoire complète, c’est au moment où je le tiendrais* dans mes mains, ce sésame de mes études…

*Notons ici la prudence de l’auteure, qui emploie consciemment la terminaison en « ais », du conditionnel, et non la présomptueuse terminaison  en « ai », de l’impérieux futur. Il ne faut jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué…